Castor et Pollux
Tragédie mise en musique par M.r Rameau.
Représentée pour la première fois par l'Académie Royale de Musique le 24 octobre 1737.
Refondue, et remise au théâtre au mois de janvier 1754.


Personae Dramatis:
Castor
Pollux
Télaïre
Phebé
Cléone, Une suivante d'Hébè, Une Ombre
Le grand Prêtre, Jupiter

 

ACTE I

(Le théâtre représente le palais du roi avec tout l'appareil d'un hyménée.)

 

Scene I
Phébé, Cléone

Cléone
L'hymen couronne votre sœur,
Pollux épouse Télaïre:
Ce pompeux appareil annonce son bonheur.
Mais j'entends Phébé qui soupire.

Phébé
Mon cœur n'est point jaloux d'un sort si glorieux,
Une autre voix s'y fait entendre.
Ah! que n'est-il ambitieux:
Peut-être serait-il moins tendre.

Filles du dieu du jour, par quels présents divers
Le ciel marqua notre partage!
Je reçus le pouvoir d'évoquer les enfers;
Que Télaïre obtint un plus doux avantage!
Elle commande aux cœurs, où mon art ne peut
[rien:
Un coup d'œil lui rend tout possible,
Je ne fais qu'étonner ce qu'elle rend sensible.
Que son pouvoir est au-dessus du mien!
Que l'univers la trouve belle,
Je le pardonne à ses appas;
Mais que l'ingrat Castor m'abandonne pour elle,
Voilà ce que mon cœur ne lui pardonne pas.

Cléone
L'hymen du roi, qui va rompre leur chaîne,
Doit nous rendre l'espoir de fixer votre amant.

Phébé
Elle aura ses regrets, je n'aurai que la peine
D'espérer encor vainement...
Et si le roi cédait aux larmes de son frère
L'objet qui cause son tourment?
Tu vois ce que je crains; voici ce que j'espère:
Cléone, en ce moment fatal
Pour venger ma flamme offensée
Je leur garde un autre rival
Et je puis disposer des fureurs de Lincée.
Son amour qu'on outrage est tout prêt d'éclater:
Il veut de ce palais enlever Télaïre...
Je la vois; son triomphe augmente mon martyre:
Songeons à l'éviter.

Elle sort.

 

ScEne II
Télaïre seule

Télaïre
Éclatez, mes justes regrets!
Dans un moment, hélas! il faudra vous contraindre.
Le ciel m'ôtera désormais
Jusqu'à la douceur de me plaindre.

La gloire unit en vain tout ce qu'elle a d'attraits
Pour un dieu qui m'adore et me force à le craindre;
L'amour a lancé d'autres traits:
Ces honneurs que je fuis ne font voir que l'excès
D'un feu que je ne puis éteindre.

Éclatez, mes justes regrets!
Le ciel m'ôtera désormais
Jusqu'à la douceur de me plaindre.

 

Scene III
Télaïre, Castor

Castor
Ah! je mourrai content, je revois vos appas!

Télaïre
Prince, osez-vous ici me parler de tendresse?

Castor
On permet nos adieux.

Télaïre
Eh! ne deviez-vous pas
Les épargner à ma faiblesse?
Castor
Quand j'ai pour cet adieu l'aveu de votre époux,
Quand vous m'allez être ravie,
Cruelle, me reprochez-vous
Le dernier plaisir de ma vie?

Mon frère a vu mes pleurs, et, loin de les
[cacher,
J'ai laissé voir toute ma flamme;
La pitié lui parlait, et semblait le toucher,
Mais l'amour plus puissant l'écartait de son
[âme.
Achevez son bonheur! Je quitterai ces lieux,
Sans me plaindre de vous, sans accuser mon frère.
Ai-je à me plaindre que des dieux?

Télaïre
Vous partez?...

Castor
Je m'impose un exil nécessaire.

Dans ces yeux, maîtres de mon sort,
Si j'ai trouvé cent fois la vie,
Quand l'espérance m'est ravie
J'y trouverais cent fois la mort.

Télaïre
Et le roi permettra cette fuite inhumaine?
Non, son cœur est trop généreux.

Castor
En faisant son bonheur, elle adoucit ma peine:
Vous me plaignez, il m'aime, et je pars trop heureux.

Pollux, qui les observait, paraît en ce moment.


 

Scene IV
Pollux, Télaïre, Castor

Pollux
Non, demeure, Castor! c'est moi qui te l'ordonne.
L'amour et l'amitié t'en imposent la loi:
Calme l'inquiétude où ton cœur
[s'abandonne!
Pour te retenir près de moi,
La main qu'on devait à ma foi
Est la chaîne que je te donne.

Castor
Ô bontés que j'adore!

Télaïre
Ô grandeur qui m'étonne!

Pollux
Je connais tout ce que je perds;
Castor à mon amour rendra cette justice:
Il pourra mieux juger du prix du sacrifice
Par les tourments qu'il a soufferts.

La suite du roi et le peuple entrent sur la scène.

 

Scene V
Pollux, Télaïre, Castor, Spartiates

Pollux
Ces apprêts m'étaient destinés:
J'en faisais mon bonheur suprême.

Que vos fronts soient couronnés
De ces fleurs, qui devaient parer mon diadème!
Des deux objets que j'aime,
Je fais deux amants fortunés.

On danse.

Castor
Quel bonheur règne dans mon âme!
Amour, as-tu jamais
Lancé de si beaux traits?

Des mains de l'amitié tu couronnes ma flamme.
Amour, as-tu jamais
Lancé de si beaux traits?

On danse.

 

Scene VI
Un Spartiate et les acteurs de la scène précédente

Un Spartiate
Quittez ces jeux! Courez aux armes!
Lincée attaque ce palais;
La jalouse Phébé semble guider ses traits.

Chœurs
Courons aux armes!
Castor et Pollux
qui se séparent pour aller combattre aux deux côtés du théâtre
Allons dissiper ces alarmes!
Aux armes!

Télaïre
à Castor
Vous me quittez!
Arrêtez, Castor, arrêtez!

Chœurs
Attaquons, combattons!
Défendons, combattons!

Une Voix
qu'on entend
Enlevons Télaïre!

Télaïre
Ah! quelle fureur les inspire!

Après un grand bruit de guerre, il se fait un profond silence.

Une Voix
derrière le théâtre
Castor, hélas!

Une autre Voix
derrière le théâtre
Castor est tombé sous ses coups!

Chœurs
Ô perte irréparable!
Ô malheur effroyable!

Télaïre
Je me meurs.

Chœurs
Pollux, vengez-nous!

Pollux paraît à la tête d'une troupe de combattants, traverse le théâtre, et fond du côté où son frère a été vaincu.

Fin du premier acte

ACTE II
(Le théâtre représente le lieu de la sépulture des rois de Sparte: ce sont des voûtes souterraines où l'on découvre plusieurs monuments éclairés par des lampes sépulcrales. On voit dans le lieu principal un grand mausolée élevé pour les funérailles de Castor et environné d'un peuple qui gémit.)

 

ScEne I
Spartiates

Chœur des Spartiates
Que tout gémisse,
Que tout s'unisse.

Préparons, élevons d'éternels monuments
Au plus malheureux des amants:
Que jamais notre amour ni son nom ne périsse.

Que tout s'unisse,
Que tout gémisse.

 

Scene II
Télaïre, dans le plus grand deuil

Télaïre
Tristes apprêts, pâles flambeaux,
Jour plus affreux que les ténèbres,
Astres lugubres des tombeaux,
Non, je ne verrai plus que vos clartés funèbres.

Toi, qui vois mon cœur éperdu,
Père du jour! ô Soleil! ô mon père!
Je ne veux plus d'un bien que Castor a perdu,
Et je renonce à ta lumière.

Tristes apprêts, pâles flambeaux,
Jour plus affreux que les ténèbres,
Astres lugubres des tombeaux,
Non, je ne verrai plus que vos clartés funèbres.

 

Scene III
Phébé, Télaïre

Télaïre
Cruelle, en quels lieux venez-vous?
Osez-vous insulter encore
Aux mânes d'un héros qui périt par vos coups?

Phébé
Laisse à l'amour qui me dévore
Le soin de me punir d'un crime que j'abhorre:
Il m'en dit plus que ton courroux.
Tu pleures l'amant le plus tendre;
Mais de nous deux encor son destin peut dépendre:
D'un mot tu peux le rendre au jour.

Télaïre
Ordonnez, que faut-il?

Phébé
Immoler ton amour.
Et mon art forcera l'enfer à nous le rendre.

Télaïre
Oui, je m'en impose la loi.
Qu'il vive, que pour lui votre ardeur se signale!

Phébé
Tu le veux?

Télaïre
Hâtez-vous, je cède à ma rivale
L'amour dont il brûla pour moi.

On entend une symphonie guerrière, et des chants de victoire.

Chœur
derrière le théâtre
Triomphe, vengeance!

Télaïre
C'est le roi vainqueur qui s'avance.

Phébé
Il a vengé nos maux, il faut les réparer.

Elle sort.


 

Scene IV
Pollux, Télaïre, troupe de Spartiates, d'athlètes et de combattants portant des trophées et les dépouilles des ennemis

Pollux
au peuple
Peuples, cessez de soupirer!
Non, ce n'est plus des pleurs que ces mâne
[demandent,
C'est du sang qu'ils attendent,
Et ce sang fatal a coulé.
Lincée est immolé.

Tous les Chœurs
Que l'enfer applaudisse
À ces nouveaux concerts
Qu'une ombre plaintive en jouisse:
Le cri de la vengeance est le chant des enfers.

 

Scene V
Les précédents

Pollux
à Télaïre
Princesse, une telle victoire
Doit adoucir pour vous l'horreur de ce séjour.

Télaïre
La vengeance flatte la gloire,
Et ne console pas l'amour.
Prince, un rayon d'espoir à mes yeux se
[présente:
Le pouvoir de Phébé peut remplir notre attente,
Et ravir Castor aux enfers.

Pollux
Non, c'est en vain qu'elle le tente,
Et c'est encore à moi d'aller rompre ses fers.
Aux pieds de Jupiter j'irai me faire entendre:
Le dieu qui me donna le jour
À mon frère peut le rendre.
Aux larmes de son fils quelle marque plus tendre
Peut-il donner de son amour?

Télaïre
Ah! prince, osez tout entreprendre!
Montrez qu'aux immortels votre sort est lié!

Jupiter dans les cieux est le dieu du tonnerre,
Et Pollux sur la terre
Sera le dieu de l'amitié.

D'un frère infortuné ressusciter la cendre,
L'arracher au tombeau, m'empêcher d'y descendre,
Triompher de vos feux, des siens être l'appui,
Le rendre au jour, à ce qu'il aime:
C'est montrer à Jupiter même
Que vous êtes digne de lui.

Pollux
aux peuples
Reprenez vos chants de victoire!
Que mon triomphe embellisse ces lieux;
Occupez Télaïre, et charmez ses beaux yeux
Par le spectacle de ma gloire!

Il sort.

Entrée et combat figuré d'athlètes.

Fin du second acte



 

ACTE III

(Le théâtre représente le vestibule du temple de Jupiter, où Pollux doit faire un sacrifice.)

 

ScEne I
Pollux seul

Pollux
Présent des dieux, doux charme des humains,
Ô divine amitié, viens pénétrer nos âmes.
Les cœurs éclairés de tes flammes,
Avec des plaisirs purs, n'ont que des jours sereins.

C'est dans tes nœuds charmants que tout est
[jouissance;
Le temps ajoute encor un lustre à ta beauté.
L'amour te laisse la constance,
Et tu serais la volupté
Si l'homme avait son innocence.

Présent des dieux, doux charme des humains,
Ô divine amitié, viens pénétrer nos âmes.
Les cœurs éclairés de tes flammes,
Avec des plaisirs purs, n'ont que des jours sereins.

Le temple s'ouvre et les prêtres en sortent.

Mais le temple est ouvert, le Grand-Prêtre s'avance.
Scene II
Pollux, le Grand-Prêtre de Jupiter

Le Grand-Prêtre
Le souverain des dieux
Va paraître en ces lieux
Dans tout l'éclat de sa puissance:
Tremblez, redoutez sa présence,
Fuyez, mortels curieux!
Ce n'est que par les feux et la voix du tonnerre
Qu'il s'annonce à la terre,
Et l'éclat redouté de son front glorieux
N'est vu que par les dieux.
Qu'au seul nom de ce dieu suprême
De respect et d'effroi tous les cœurs soient glacés:
Fuyez et frémissez!
Fuyez, et frémissez vous-même.

(Le théâtre change; Jupiter paraît assis sur un trône, dans toute sa gloire.)

 

Scene III
Jupiter, Pollux

Pollux
Ma voix, puissant maître du monde,
S'élève en tremblant jusqu'à toi:
D'un seul de tes regards dissipant mon effroi,
Calme aussi ma douleur profonde!
Ô mon père, écoute mes vœux!

L'immortalité qui m'enchaîne
Pour ton fils désormais n'est qu'un supplice
[affreux:
Castor n'est plus, et ma vengeance est vaine,
Si ta voix souveraine
Ne lui rend des jours plus heureux.
Ô mon père, écoute mes vœux!

Jupiter
Que son retour, mon fils, aurait pour moi de
[charmes!
Qu'il me serait doux d'y penser!
Mais l'enfer a des lois que je ne puis forcer,
Et le sort me défend de répondre à tes larmes.

Pollux
Ah! laisse-moi percer jusques aux sombres bords!
J'ouvrirai sous mes pas les antres de la terre,
J'irai braver Pluton, j'irai chercher les morts
À la lueur de ton tonnerre.
J'enchaînerai Cerbère, et, plus digne des cieux,
Je reverrai Castor, et mon père, et les dieux.

Jupiter
J'ai voulu te cacher le sort qui te menace:
D'un frère infortuné tu peux briser les fers
Si tu descends dans les enfers;
Mais il est ordonné, pour prix de ton audace,
Que tu prennes sa place.
Tes jours éternels, tes beaux jours
Sont trop dignes d'envie.

Pollux
Non, je ne puis souffrir la vie
Si Castor avec moi n'en partage le cours.
Je reverrai mon frère, il verra Télaïre:
Il est aimé, c'est à lui d'être heureux.
Chaque instant qu'ici je respire
Est un bien que j'enlève à son cœur amoureux.

Jupiter
Avant que de céder au penchant qui t'inspire,
Vois ce que tu perds dans les cieux!
Enfants du ciel, charmes de mon empire,
Plaisirs, vous qui faites les dieux,
Triomphez d'un dieu qui soupire!

Les Plaisirs célestes, conduits par Hébé, entrent en dansant: ils entourent Pollux. Jupiter se retire.

 

Scene IV
Pollux, Hébé, les Plaisirs célestes, qui tiennent des guirlandes de fleurs, dont ils veulent enchaîner Pollux

Une suivante d'Hébé
Voici des dieux
L'asile aimable:
Goûtons des cieux
La paix durable!
Plus de plaisirs
Que de désirs,
Des chaînes
Sans peines,
Et des beaux jours
Comptés toujours
Par les amours!

Si l'on soupire,
C'est sans martyre:
Est-on charmé?
L'on plaît de même!
On dit qu'on aime,
On est aimé!

Pollux
Ah! sans le trouble où je me vois,
Charmants Plaisirs, je vous serais fidèle;
Mais dans l'excès de ma douleur mortelle,
Plaisirs, que voulez-vous de moi?

La danse recommence; les Plaisirs célestes font de nouveaux efforts pour arrêter Pollux.

Pollux
Quand je romps vos aimables chaînes
J'épargne aux dieux ma honte et mes soupirs
Je descends aux enfers, pour oublier mes peines,
Et Castor renaîtra, pour goûter vos plaisirs.

Pollux rompt les guirlandes de fleurs dont il est enchaîné, et se dérobe aux Plaisirs qui le suivent.

Fin du troisième acte



 

ACTE IV

(Le théâtre représente l'entrée des enfers, dont le passage est gardé par des monstres, des spectres et des démons; c'est une caverne qui vomit sans cesse des flammes.)

 

Scene I
Phébé seule

Phébé
Esprits, soutiens de mon pouvoir,
Venez, volez, remplissez mon espoir.
Descendez au rivage sombre:
Il faut lui ravir une ombre.

Les esprits et les puissances magiques paraissent à la voix de Phébé; elle forme ses enchantements.

Rassemblez-vous, secondez mon ardeur:
Des monstres des enfers combattez la fureur!
Chœur
Des monstres des enfers combattons la fureur!

Phébé
Redoublez vos charmes,
Pénétrez ce séjour
Impénétrable au jour!
Empruntez les traits de l'Amour
Pour avoir de plus fortes armes!

Des monstres des enfers combattez la fureur!

Chœur
Des monstres des enfers combattons la fureur!

Phébé
Mais que vois-je?

On voit Mercure qui descend, Pollux paraît en même temps.

 

Scene II
Télaïre, Phébé, Pollux

Télaïre
Phébé, tu fais de vains efforts.
De tes enchantements vois l'inutile usage!
Le fils de Jupiter aura seul l'avantage
De pénétrer aux sombres bords.

Phébé
Ah! prince, où courez-vous?

Pollux
Je vole à la victoire
Qui doit couronner mes travaux:
Le chemin des enfers sous les pas d'un héros
Devient le chemin de la gloire.

Phébé
Laissez-moi devancer vos pas,
Laissez-moi braver tout obstacle!
À l'amour est dû le miracle
De triompher du trépas.

Pollux
Allons, Mercure, où tu me guides!
L'ardeur que j'éprouve en ce jour
Prête à mon amitié des ailes plus rapides
Que ne sont celles de l'Amour.
Il se dispose à entrer dans la caverne; tous les monstres sortent des enfers pour en défendre le passage.

Phébé
Sortez, sortez d'esclavage,
Combattez, démons furieux.

Télaïre et Pollux
Tombez, rentrez dans l'esclavage,
Arrêtez, démons furieux.

Phébé
Fermez-lui cet affreux passage
Et redoutez le fils du plus puissant des dieux.

Télaïre
Livrez-lui cet affreux passage
Et respectez le fils du plus puissant des dieux.

Pollux
Livrez-moi cet affreux passage
Et respectez le fils du plus puissant des dieux.

Pollux combat les démons. Mercure les frappe de son caducée et s'abîme avec Pollux dans la caverne.

 

Scene III
Phébé

Phébé
Ô ciel! tout cède à sa valeur!
Il a forcé les portes du Ténare,
Et je ne puis percer l'horreur
De l'abîme qui nous sépare.
Si Castor reprenait la vie et son amour...
Fureur, haine fatale,
Et vous que j'appelais pour presser son retour,
Ah! fermez-lui plutôt la barrière du jour
S'il doit vivre pour ma rivale!

Elle sort.

(Le théâtre change et représente les Champs Élysées, arrosés par le fleuve Léthé; des ombres heureuses paraissent dans l'éloignement.)


 

Scene IV
Castor

Castor
Séjour de l'éternelle paix,
Ne calmerez-vous point mon âme impatiente?

L'amour jusqu'en ces lieux me poursuit de ses traits:
Castor n'y voit que son amante,
Et vous perdez tous vos attraits.

Séjour de l'éternelle paix,
Ne calmerez-vous point mon âme impatiente?

Que ce murmure est doux! que cet ombrage est
[frais!
De ces accords touchants la volupté m'enchante:
Tout rit, tout prévient mon attente,
Et je forme encor des regrets!

Séjour de l'éternelle paix,
Ne calmerez-vous point mon âme impatiente?

Différents quadrilles d'ombres heureuses s'approchent de Castor en dansant.

Une Ombre
Sur les ombres fugitives
L'amour lance encor des feux;

Mais il ne fait sur ces rives
Qu'un peuple d'amants heureux.

Sur les ombres fugitives
L'amour lance encor des feux;

Les plaisirs les plus aimables
Naissent plutôt que leurs vœux:
Ils sont purs, ils sont durables.

Sur les ombres fugitives
L'amour lance encor des feux.

Les ombres reprennent leurs danses; tout à coup elles sont interrompues.

Chœur
derrière le théâtre
Fuyez, fuyez, ombres légères,
Nos jeux sont profanés par des yeux téméraires.

Pollux paraît.

 

Scene V
Pollux, Castor, les ombres

Pollux
Rassurez-vous, habitants fortunés:
Loin de troubler ce favorable asile,
J'y viens goûter la paix que vous donnez.
C'est ici des héros la demeure tranquille.

Chère ombre, paraissez!

Castor
Ô mon frère! est-ce vous?

Pollux et Castor
Ô moment de tendresse! Ô moments les plus doux!
Ô mon frère, est-ce vous?

Pollux
C'est moi qui viens briser la chaîne qui te lie,
C'est moi qui t'ai vengé d'un rival odieux.

Castor
Je verrais la clarté des cieux?

Pollux
C'est peu de te rendre la vie:
Le sort t'élève au rang des dieux.

Castor
Qu'entends-je? quel bonheur! je quitterai ces lieux
Et le ciel près de toi me permettra de vivre?

Pollux
Non, tu jouiras seul d'un partage si doux
Et le destin jaloux
Va m'imposer les fers dont ma main te délivre.

Castor
Par ton supplice, ô ciel! j'achèterais le jour?

Pollux
Tout l'univers demande ton retour.
Règne sur un peuple fidèle.

Castor
Le fils de Jupiter doit lui donner la loi.

Pollux
Vois dans les cieux la gloire qui t'appelle!

Castor
J'immole au seul plaisir qui m'approche de toi
Toute la grandeur immortelle.

Pollux
Télaïre t'attend.

Castor
Cruel, épargne-moi!
Elle-même, à ce prix, verrait avec effroi
Renouer de mes jours la trame criminelle.

Pollux
Castor, nous la perdrons tous deux!
Si tu tardes encor, tu lui coûtes la vie.
Hâte-toi! va, le ciel t'ordonne d'être heureux,
Et c'est ton rival qui t'en prie.

Castor
Oui, je cède enfin à tes vœux:
J'irai sauver les jours d'une amante fidèle,
Je renaîtrai pour elle.
Mais, puisqu'enfin je touche au rang des immortels,
Je jure par le Styx qu'une seconde aurore
Ne me trouvera pas au séjour des mortels;
Je ne veux que la voir et l'adorer encore,
Et je te rends le jour, ton trône et tes autels.

Pollux
à Mercure
Ses jours sont commencés.
Volez Mercure, obéissez!
Rendez un immortel au séjour du tonnerre,
Rendez un héros à la terre;
Volez, volez, obéissez!

Mercure enlève Castor dans un nuage; Pollux se retire avec les ombres.

Fin du quatrième acte


 

ACTE V
(Le théâtre représente une vue agréable des environs de Sparte.)

Scene I
Castor, Télaïre

Télaïre
Le ciel est donc touché des plus tendres amours!
Au jour que je quittais, votre voix me rappelle:
Vous vivrez, pour m'être fidèle,
Et vous vivrez toujours.

Castor
Hélas!

Télaïre
Mais pourquoi ces alarmes?
Vous m'aimez, je vous vois...

Castor
Télaïre, vivez!

Télaïre
Qu'entends-je! Quels discours!

Castor
Télaïre...

Télaïre
Achevez.
Hélas! de si beaux jours sont-ils faits pour des
[larmes?

Castor
À d'éternels adieux il faut nous préparer!

Télaïre
Que dites-vous, ô ciel!

Castor
Il faut nous séparer.
Je retourne aux rivages sombres.

Télaïre
Castor! et vous m'abandonnez?

Castor
Mon frère et mes serments m'attendent chez les
[ombres.
Télaïre
Castor! et vous m'abandonnez?
À vous pleurer encor mes yeux sont condamnés?
À peine je vous vois! à peine je respire!
Castor! et vous m'abandonnez?

Castor
L'instant fatal approche, il me presse, il expire...
Que cet instant a d'horreurs et d'appas!

Télaïre
Hélas! te puis-je croire?
Quand parjure à l'amour, ingrat, tu ne fais gloire
Que d'être fidèle au trépas.

On entend des chants de réjouissance.

Télaïre
Mais j'entends des cris d'allégresse.


 

Scene II
Castor, Télaïre, troupe de Spartiates

Chœur
Vivez, heureux époux!

Télaïre
Au devant de tes pas tout ce peuple s'empresse:
Veux-tu troubler ces jeux? Ils étaient faits pour nous.

Chœur
Vivez, heureux époux!

Castor
au peuple
Hélas! vous ignorez que votre attente est vaine.

Télaïre et le Chœur
Pourquoi vous dérober à des transports si doux?

Castor
Peuples, éloignez-vous,
Vos désirs augmentent ma peine.

Le peuple sort.



 

Scene III
Castor, Télaïre

Télaïre
Eh quoi! Tous ces objets ne peuvent t'attendrir?

Castor
Voulez-vous qu'aux enfers j'abandonne mon frère?

Télaïre
Les dieux nous le rendront: Jupiter est son père.

Castor
Vivez, et laissez-moi mourir!

Télaïre
Tu meurs! Pour qui veux-tu que je respire encore?

Castor
Régnez! mon frère est immortel,
Mon frère vous adore.

Télaïre
Non, je n'attendrai pas un destin si cruel,
J'en atteste les dieux et la mort que j'implore.

Castor
Arrêtez, redoutez le charme de vos pleurs:
Si j'osais balancer, il est des dieux vengeurs,
Sur moi, sur vous, peut-être, ils puniraient ma
[flamme.

Télaïre
De quelle horreur encor viens-tu frapper mon âme?

Castor
J'armerais Jupiter, son fils a mes serments.

Télaïre
Ils ont aimé, ces dieux: ils plaindront des
[amants.

On entend plusieurs coups de tonnerre.

Qu'ai-je entendu! Quel bruit! Quels éclats de
[tonnerre!
Hélas! c'est moi qui t'ai perdu.

Castor
J'entends frémir les airs, je sens trembler la terre...
C'en est fait, j'ai trop attendu.
Castor et Pollux
Arrête, dieu vengeur, arrête.

Le bruit redouble.

Castor
L'enfer est ouvert sous mes pas,
La foudre gronde sur ma tête.

Télaïre tombe évanouie de frayeur.

Ciel! ô ciel! Télaïre expire dans mes bras.
Arrête, dieu vengeur, arrête.

On entend une symphonie mélodieuse.

Mais le bruit cesse... ouvrez les yeux,
À nos tourments la nature est sensible...
Et ces concerts harmonieux
Annoncent un dieu plus paisible.

Jupiter descend du ciel sur son aigle.

 

Scene IV
Jupiter, Castor, Télaïre

Jupiter
Les destins sont contents: ton sort est arrêté.
Je te rends à jamais le serment qui t'engage:
Tu ne verras plus le rivage
Que ton frère a déjà quitté.
Il vit, et Jupiter vous permet le partage
De l'immortalité.

Pollux paraît.

 

Scene V
Jupiter, Télaïre, Castor et Pollux

Castor
Mon frère... ô ciel!

Pollux
Dieux! je retrouve ensemble
Tous les objets de mon amour.

Castor
J'allais te délivrer du ténébreux séjour,
Quand le ciel enfin nous rassemble.
Télaïre et Castor
Dieux, qui formez pour nous un sort si plein d'appas,
Ô dieux, ne nous séparez pas!

Pollux
L'enfer n'aura qu'une victime:
J'ai vu Phébé descendre aux rives du trépas;
Un malheureux amour précipitait ses pas,
Et l'amour a fait tout son crime.

Jupiter
Palais de ma grandeur, où je dicte mes lois,
Vaste empire des dieux, ouvrez-vous à ma voix.

(Les cieux s'ouvrent et laissent voir une partie du zodiaque; le soleil sur son char commence à le parcourir, on voit la place destinée aux Jumeaux; les génies qui président aux planètes et aux différentes constellations occupent les côtés du théâtre; dans le fond est le palais de l'Olympe)

 

Scene VI et derniere
Jupiter, Pollux, Castor, Télaïre, le soleil, tous les dieux de l'Olympe, les génies qui président aux globes célestes

Jupiter
à Castor et Pollux
Tant de vertus doivent prétendre
Au partage de nos autels:
Offrons à l'univers des signes immortels
D'une amitié si pure, et d'un amour si tendre!

Les génies qui président aux planètes et aux différentes constellations forment le divertissement, pendant lequel Castor et Pollux vont remplir la place qui leur est destinée sur le zodiaque.

Fin de la tragédie

 

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